Un peu de grande histoire tout d’abord. Porto s’est vue attribuer plusieurs épithètes au fil des siècles : Cidade Virgem, la Ville Vierge, puis Cidade Invicta, la Ville Invaincue. Le blason de la Ville, dans sa version avant dictature, en garde la marque : on y aperçoit Notre-Dame de Vendôme, sainte patronne de Porto, en double ainsi que la mention Cidade Invicta autour du cou du dragon. Marie II et son feu père, Pierre IV, ont tenu à offrir ce titre honorifique à la population en signe de reconnaissance et de gratitude. Les habitants ont en effet tenu bon face au siège imposé par le camp absolutiste entre 1832 et 1833. La faim, les maladies et les bombardements n’auront pas eu raison de leur obstination et c’est la monarchie constitutionnelle des libéraux qui finira par l’emporter en 1834. Une victoire de taille pour le pays. Mais face aux défis d’aujourd’hui, plus ou moins insidieux, Porto reste-t-elle invaincue ?

Quand je traverse le centre historique de Porto — quand je slalome ou joue des coudes au milieu des hordes de touristes, devrais-je dire — impossible de ne pas sentir mon poil de Portugaise se hérisser. L’aventure, ou la galère, commence déjà côté Vila Nova de Gaia (rive sud), quand il faut prendre son courage à deux mains pour traverser le pont Louis Ier à certaines heures. Des centaines (au ressenti, des milliers) de touristes s’y arrêtent toutes les deux minutes pour prendre des selfies et filmer le métro — à croire qu’il n’y en a pas chez eux. Vous me direz, tout se passe bien si chacun y met du sien, mais c’est trop en demander à des gens émerveillés par la vue ou pressés de cocher tous les incontournables de leur liste « 48 heures top chrono à Porto ». Il faut donc slalomer et foncer pour arriver à l’heure sur l’autre rive, quitte à apparaître sur les photos (et mon droit à l’image, alors ?!).
Et là, une nouvelle galère commence : bus des croisiéristes, tuk-tuk ou minivan pour faire plus chic et petits trains (tchou-tchou) envahissent les environs de la cathédrale, car vous comprenez, c’est là que tout a commencé. Il faut donc impérativement y faire une halte et écraser les gens sur son passage pour dire que l’on y était, un peu à la manière des invasions d’antan. Sauf que là, vous payez pour envahir. Le parvis de la cathédrale, cœur de l’ancien Porto médiéval, devient un amas de touristes partant dans tous les sens. Certains suivent bien sagement les guides et leur fanion, parapluie, perche, marteau de la Saint-Jean (chorizo, un jour). D’autres sont à la recherche de la photo qui donnera l’illusion qu’ils étaient seuls au monde. Quelques-uns n’auront pas opté pour la tendance « troupeau en transhumance » et auront préféré un guide privé. Cela prend moins de place sur les trottoirs, me direz-vous.
Et quand un sans-abri décide de se reposer devant la loggia de la cathédrale (du XVIIIe siècle – la loggia, pas le sans-abri), c’est le branle-bas de combat : police et agents d’entretien retirent au plus vite la couche de cet habitant de la ville. Il ne faudrait pas gâcher les photos Instagram et montrer aux hordes d’envahisseurs la dure réalité qui s’impose aux locaux. Quand les loyers et les prestations de crédit ne cessent d’augmenter, comment continuer à se loger en ville ? Quand Porto se transforme à vitesse grand V en parc d’attractions et dortoir pour toutes les nationalités et en vient à oublier les besoins de sa propre population, comment encore parler d’authenticité et de charme ? La plupart des grues visibles sont autant d’exemples de nouveaux hôtels et immeubles de luxe construits bien souvent par des fonds d’investissement étrangers. Le linge des Portugais qui pendait aux fenêtres disparait (ça fait tache, parait-il) au profit d’étincelantes façades : certaines ultramodernes, d’autres aux azulejos multicolores improbables, toutes parsemées de balcons trop proprets pour être vrais. Ils créent l’illusion de richesse qui cache la misère quotidienne de celles et ceux qui ne pourront jamais se payer de vacances en dehors du Portugal – faute de travail ou d’un salaire suffisant.
Vous me rétorquerez que je suis acerbe, voire acrimonieuse (merci Rémi) et que le tourisme apporte de l’argent (à certains) et fait vivre les hôtels, cafés, restaurants, bars et boîtes du centre-ville. Quel bonheur de ne pas dormir la nuit, car votre quartier s’est transformé en amusement nocturne pour les autres et votre porte d’entrée en urinoir public ! C’est le ras-le-bol que l’on peut lire sur des banderoles déployées aux fenêtres : « Vizinhos dormem » (les voisins dorment) — un concept apparemment étranger à certains touristes. Les prix augmentent, les restos de ramen se multiplient (pourquoi pas une nata aux ramens un jour ?) et les nouveaux concepts pullulent, cherchant à attirer l’argent (toujours lui). Une dépendance au tourisme qui touche bien des villes portugaises et qui se promet mortifère pour l’économie en cas de nouvelle fermeture des frontières.

Des solutions ? De la modération, je dirais. Redonner la possibilité aux locaux de vivre dignement et décemment en ville, plutôt que de les chasser en périphérie. Limiter les licences touristiques pour ne pas transformer certaines rues en dortoirs internationaux et machines à fric. Rappeler à l’ordre celles et ceux qui pensent qu’être à l’étranger, c’est faire tout ce qui nous passe par la tête. Soutenir activement les personnes qui résistent et tentent de renverser une tendance qui s’accentue et s’accélère. Du courage, enfin, pour faire passer l’humain avant l’argent.
Porto aura été la Ville Vierge et la Ville Invaincue. Lira-t-on bientôt Disneyland sur son blason ? La tendance est déjà lancée, mais le combat continue…


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